Cinquante ans après avoir fait vibrer la Côte d’Ivoire lors d’un combat d’anthologie pour le titre mondial, Séa Robinson, l’icône de la boxe ivoirienne, sera mis à l’honneur le samedi 22 août 2026 au Palais des Sports de Treichville. Portrait d’un monument national au crochet gauche légendaire, dont le jubilé s’annonce comme le rendez-vous historique du Noble Art africain.
Certaines dates n’appartiennent plus au calendrier civil, mais à la mythologie d’un peuple. Comme ce 24 avril 1976 pour la Côte-d’Ivoire. Ce soir-là, sous la lourde moiteur d’Abidjan, le Parc des Sports de Treichville devient le cœur battant, haletant, d’une nation entière. Plus de six cents policiers et militaires contiennent tant bien que mal une foule électrique. Au milieu de cette arène, sous les projecteurs crus qui font briller la sueur comme de l’or liquide, un homme s’avance. Il a trente et un ans, le regard noir d’une concentration absolue, et porte sur ses épaules les espoirs de tout un pays. Son nom : Séa Robinson. Son arme : un crochet gauche dévastateur qui a déjà nettoyé les rings d’Afrique. Face à lui se dresse la « tornade de Nassau », le Bahaméen Elisha O’Bed, champion du monde WBC en titre des super-welters, un monstre d’invincibilité aux soixante-cinq combats sans défaite.
Cinquante ans plus tard, alors que l’année 2026 s’avance et que s’annonce le jubilé de ce choc de titans, l’écho de cette nuit légendaire résonne encore avec la même force. Séa Robinson a aujourd’hui franchi le cap des quatre-vingts ans. Dans son appartement de Williamsville, là où il coule des jours paisibles, l’homme n’a rien perdu de sa superbe ni de cette humilité désarmante qui caractérise les très grands. Pour Le Ring et la Plume, nous revenons sur le parcours de ce monument du patrimoine sportif africain, afin de retracer le destin d’un boxeur qui, un soir de printemps, fit trembler le monde.
Du Guémon aux sommets de l’Afrique
Pour comprendre la trajectoire de Séa Robinson, il faut remonter à la terre rouge de Gohouo, dans le département de Bangolo, où il voit le jour en 1945. C’est là, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, que se forge le caractère d’un homme qui fera de la rigueur et du courage ses deux plus fidèles alliés. Lorsqu’il enfile ses premiers gants au début des années 1960, la boxe ivoirienne est en pleine effervescence. Sous l’œil bienveillant du formateur Raoul Rabet, le jeune Séa apprend les rudiments du Noble Art. Très vite, une singularité frappe les observateurs : sa garde. Séa est gaucher. Pas un gaucher de circonstance, mais un « gaucher terrifiant », capable de déclencher des coups aux trajectoires imprévisibles et d’une violence inouïe.
Ses débuts professionnels en 1964 sonnent comme un avertissement pour la catégorie. En 1965, il foudroie son premier adversaire par un K.O. net. Le public ivoirien, amoureux de spectacle et de bravoure, lui trouve immédiatement un surnom à sa mesure : le « Roi des K.O. ». Devenu champion de Côte d’Ivoire, titre qu’il conservera jalousement de 1965 à 1978, il étend son empire au continent en s’emparant de la ceinture de champion d’Afrique ABU des super-welters en 1974. À cette époque, la boxe est le sport roi en Côte d’Ivoire, portée par la passion d’un homme d’État : le Président Félix Houphouët-Boigny. Le “Vieux” aime le courage individuel, l’intelligence du ring, et voit en Séa Robinson l’ambassadeur parfait des valeurs de la jeune République.
A un cheveu du titre mondial !
Lorsque la Fédération Ivoirienne de Boxe, sous la houlette du président Henri Bourgoin, investit la somme astronomique de 62 millions de francs CFA pour organiser le championnat du monde à Abidjan, l’effervescence est totale. Le pays s’arrête de vivre pendant un mois. Les billets s’arrachent. Les artistes Amédée Pierre et Manu Dibango sont réquisitionnés pour chauffer un Parc des Sports plein à craquer. À minuit, le gong retentit. Le combat est d’une intensité dramatique. O’Bed, mobile, précis, impose son rythme et envoie même Séa au tapis au huitième round. Mais le champion ivoirien a du cœur. Il se relève, soutenu par les hurlements d’une foule en transe.
Puis vient ce fameux dixième round, ce fragment de seconde qui hante encore les mémoires des anciens d’Abidjan. Sur une accélération fulgurante, Séa Robinson touche durement le Bahaméen à la tempe et au foie. O’Bed titube, K.O. debout, cherchant désespérément un point d’appui. Le commentateur mythique Eugène Kacou hurle dans son micro : “Et voilà Elisha qui titube, le Bahaméen est touché !”. Le titre mondial est à portée de gants. Il suffit d’une droite, une seule, pour achever l’œuvre. Mais la droite ne partira jamais. Par ruse et par instinct de survie, O’Bed se jette dans les bras de Séa, s’accrochant à ses hanches pour l’empêcher de frapper. Séa Robinson, par excès de fair-play ou par une fraction de seconde d’hésitation, renonce à forcer le passage. Le champion du monde laisse passer l’orage, récupère, et s’impose finalement aux points au terme des quinze reprises réglementaires. Malgré la défaite, Séa Robinson vient de signer un exploit historique : il est le tout premier vice-champion du monde de l’histoire de la Côte d’Ivoire.
Un héros national
La déception est immense pour le boxeur, qui confiera des décennies plus tard en souffrir encore. Pourtant, à son retour de Genève, le Président Félix Houphouët-Boigny décide de traiter son champion non pas comme un vaincu, mais comme un héros national. Le “Vieux” lui offre un appartement de quatre pièces dans la cité Sogefiha de Williamsville, lui octroie un poste de maître d’éducation physique et sportive pour assurer son avenir, et lui attribue une prime mensuelle. C’est dans ce même appartement, modeste et chaleureux, que Séa Robinson vit aujourd’hui, entouré des siens, loin des projecteurs mais enveloppé par le respect éternel de ses voisins et des amateurs de boxe.
Après quelques ultimes combats, notamment une défaite valeureuse à Tunis contre le virtuose Loucif Hamani et un dernier revers sur blessure face au Zaïrois Tchinza Mbayi, Séa Robinson raccroche définitivement les gants en 1979. Il laisse derrière lui un palmarès remarquable et une fierté : nul n’a jamais réussi à le mettre K.O. Rarissime à ce niveau.
Pour la jeunesse ivoirienne
Pendant longtemps, le vieux champion a attendu un geste. Une reconnaissance officielle de cet État qu’il a si fièrement représenté sur les rings du monde entier. “Je veux qu’on me décore avant de mourir. Il ne faut pas qu’on attende que je meure”, confiait-il avec une touchante sincérité il y a quelques années. Ce vœu a enfin été exaucé. Après avoir été fait Chevalier dans l’Ordre du Mérite Sportif, Séa Robinson a été élevé au grade d’Officier de l’Ordre National en août 2024. Une juste consécration pour l’homme aux mains d’acier et au cœur d’or.
Aujourd’hui, l’histoire s’apprête à boucler la boucle. Sous le haut patronage de Madame Kandia Camara, Présidente du Sénat, et grâce à l’initiative de la structure JB Team Promotion dirigée par Yacouba Balbonnet, un gala international exceptionnel sera organisé le 22 août 2026 au Palais des Sports de Treichville pour célébrer le cinquantenaire de ce combat de légende. Des invités prestigieux venus d’Amérique, à l’instar des légendaires Larry Holmes et Ray Mercer, feront le déplacement pour saluer le vieux lion de Williamsville.
Pour Séa Robinson, ce jubilé va bien au-delà d’un hommage personnel. C’est un devoir de mémoire pour la jeunesse ivoirienne, une occasion de rappeler qu’avec du courage, de la discipline et de la passion, un enfant parti de Bangolo peut un jour faire trembler les plus grands de ce monde. C’est cela le Robinson Spirit : croire dans ses rêves les plus fous et se battre pour les transformer en réalité. Une leçon de vie qui vaut bien plus que n’importe quel trophée.







