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Roberto Durán : 75 ans de fureur et de gloire
Roberto Duràn : 75 ans de fureur et de gloire. ©Le ring et la plume

Roberto Durán : 75 ans de fureur et de gloire

Le 16 juin dernier, tout le monde de la boxe était en joie : la légende Roberto Durán fêtait ses 75 ans à Toronto, où il accompagnait la sélection nationale de football panaméenne. Pour Le Ring et la Plume, il était impensable de laisser passer cet anniversaire sans replonger l’encre dans le sang, la sueur et l’or de la trajectoire fascinante de celui qu’on appelle toujours avec respect et admiration « Manos de Piedra » (mains de pierre).

Pour comprendre la rage de Roberto Durán, il faut humer l’air moite d’El Chorrillo, un quartier pauvre et bouillonnant de Panama City. Né d’une mère panaméenne et d’un père d’origine mexicaine (un militaire américain qui l’abandonnera très tôt), le jeune Roberto grandit dans la précarité la plus totale. Dans la rue, la survie est une affaire quotidienne. Pour ramener quelques pièces à la maison, le gamin cire des chaussures, vend des journaux, danse dans les bars et, surtout, se bat. Il ne boxe pas encore par art, mais par nécessité. C’est là, sur le béton chaud de Panama, que se forge ce style unique : une agressivité brute, un instinct de prédateur et un refus viscéral de la défaite. « Je ne suis pas né dans une clinique ou un hôpital. Je suis né dans une maison en bois, au milieu de la pauvreté. J’ai appris à me battre pour manger, pour survivre. La rue a été ma première école de boxe », confiait-il au journal britannique The Guardian, en 2017

Roberto Durán est un retour aux sources, un combattant de l’époque des cavernes. Il a cet instinct sauvage, mais il possède aussi une intelligence de ring extraordinaire que les gens sous-estiment. C’est le plus grand combattant naturel que j’aie jamais entraîné

Lorsqu’il franchit pour la première fois les portes d’une salle de boxe, les entraîneurs repèrent immédiatement ce diamant brut. Sous la houlette de Nestor « Plomo » Quiñones, puis du légendaire entraîneur américain Ray Arcel, la bête sauvage va apprendre la science du ring sans jamais perdre sa férocité originelle. « Roberto Durán est un retour aux sources, un combattant de l’époque des cavernes. Il a cet instinct sauvage, mais il possède aussi une intelligence de ring extraordinaire que les gens sous-estiment. C’est le plus grand combattant naturel que j’aie jamais entraîné », analysait ainsi Ray Arcel, son entraîneur légendaire, dans l’ouvrage biographique « Hands of Stone : The Life and Legend of Roberto Durán », écrit par Christian Giudice.

Ce que Durán sait faire – et qu’il n’a jamais vraiment su expliquer autrement que par l’observation -, c’est lire un adversaire et le démanteler de l’intérieur, au propre comme au figuré. Son travail de corps est celui d’un charpentier qui connaît exactement l’endroit où le bois cède. Sa gestion de la distance psychologique précède et conditionne la distance physique. “Je regardais les grands boxeurs, comme mon idole Ismael Laguna. Je reproduisais ce que je voyais, c’était naturel pour moi. Au fond, personne ne m’a rien enseigné : j’ai observé”, avouait-il. Cette phrase, prononcée avec la désinvolture de l’évidence, décrit en réalité quelque chose de rare : une intelligence sensible capable d’absorber le geste d’autrui et de le restituer transformé, amplifié, rendu sien.

Un animal sauvage en liberté

Si beaucoup se souviennent de Durán pour ses super-combats des années 1980, c’est chez les poids légers qu’il a construit sa suprématie la plus impressionnante. Pour de nombreux historiens de la boxe, il demeure le meilleur poids léger de tous les temps. Le 26 juin 1972, au Madison Square Garden de New York, Durán affronte le champion du monde WBA de la catégorie, l’Écossais Ken Buchanan. Ce soir-là, le Panaméen livre une prestation d’une violence inouïe. Il harcèle, étouffe et foudroie Buchanan, s’emparant de la couronne par un arrêt controversé au 13e round après un coup à la limite de la ceinture. Le ton est donné : Durán ne vient pas pour marquer des points, il vient pour détruire. « Ce n’était pas un combat ordinaire, c’était une agression. Il me frappait partout, même sous la ceinture. Il avait cette rage en lui, cette volonté de me briser physiquement », révélait à la presse britannique Ken Buchanan, après leur affrontement de 1972.

Pendant sept ans, il va régner d’une main de fer sur la catégorie des poids légers. Douze défenses de titre consécutives, la quasi-totalité expédiée avant la limite. Sa vitesse de bras, son art de l’esquive rotative (souvent sous-estimé derrière sa réputation de cogneur) et son pressing asphyxiant font de lui un cauchemar absolu. « Quand Durán monte sur le ring, il n’y monte pas pour boxer. Il y monte pour vous arracher la tête. C’est un animal sauvage en liberté », abondait en 1972 Red Smith, le célèbre chroniqueur sportif du New York Times. Sa trilogie légendaire contre Esteban de Jesús scellera définitivement sa réputation.

Choc des Titans

À la fin des années 1970, Durán a fait le vide chez les légers. Il lui faut de nouveaux défis, de l’argent et de la lumière. Il monte chez les welters pour aller défier le nouveau chéri de l’Amérique, le médaillé d’or olympique au sourire de star : Sugar Ray Leonard. Le 20 juin 1980, à Montréal, a lieu « Le Choc des Titans ». Ce combat est un chef-d’œuvre de guerre psychologique et physique. Durán, par ses insultes et son attitude de voyou magnifique, parvient à déstabiliser Leonard, le forçant à abandonner sa boxe mobile pour accepter un combat de rue à mi-distance. Au bout de 15 rounds d’une intensité irrespirable, Roberto Durán est déclaré vainqueur. Il est au sommet du monde, roi des welters, adulé au Panama comme un dieu vivant. « Je le détestais. Il m’a insulté, il a insulté ma femme, il m’a regardé comme s’il voulait me tuer. Il m’a poussé à faire un combat de rue, et c’est exactement ce qu’il voulait. Il était tout simplement trop fort ce soir-là », reconnaîtra avec lucidité Sugar Ray Leonard, dans son autobiographie « The Big Fight: My Life in and out of the Ring” », publiée en 2011.

Si quelqu’un m’avait dit que je verrais un jour Roberto abandonner, je lui aurais craché à la gueule. Sur le moment, j’ai failli m’évanouir… Les mots me manquent encore

La victoire aux points est unanime. Sept cent mille Panaméens attendront Durán sur le tarmac. De Frank Sinatra à Nelson Mandela, les grands du monde prononcent son nom avec admiration. Mais la gloire est une maîtresse éphémère. Cinq mois plus tard, le 25 novembre 1980, la revanche est organisée à la Nouvelle-Orléans. Cette fois, Leonard a retenu la leçon. Il utilise sa vitesse, danse, provoque, esquive et humilie le Panaméen. Au 8e round, excédé, hors de forme (il avait fêté sa victoire précédente dans l’excès le plus total…), frustré par l’insaisissable Américain, Durán tourne le dos à l’arbitre et prononce ces deux mots qui entreront dans la mythologie noire du sport : « No mas » (assez). « Je n’ai pas dit “No Mas”. J’ai dit à l’arbitre que je ne voulais pas continuer parce que j’avais de terribles crampes d’estomac dues à une mauvaise déshydratation et à une perte de poids trop rapide. Mais les gens ont préféré retenir cette phrase », expliquera Durán, en, 2013, dans le documentaire “No Más” de la série 30 for 30 de la chaîne TV ESPN.

Ray Arcel ne s’en remettra jamais tout à fait : « Si quelqu’un m’avait dit que je verrais un jour Roberto abandonner, je lui aurais craché à la gueule. Sur le moment, j’ai failli m’évanouir… Les mots me manquent encore », confiera-t-il au Ring Magazine.  Ce renoncement est vécu comme une trahison nationale au Panama. Du jour au lendemain, le héros devient un paria. Les mêmes qui l’adulaient lui crachent dessus dans la rue. Pour le champion, l’épreuve est difficile mais il l’affronte avec courage. N’est-ce pas dans la défaite que se mesure la véritable grandeur d’un homme ?

De Benitez à Hearns

Après le traumatisme du « No Mas », Durán entame une période d’errance sportive marquée par des choix de carrière chaotiques et des défaites cuisantes qui semblent acter son déclin définitif. Le 30 janvier 1982, au Caesars Palace de Las Vegas, Durán tente de se relancer en défiant le génie portoricain Wilfred Benítez pour le titre WBC des super-welters. Face à la virtuosité défensive d’un Benítez surnommé « El Radar », le Panaméen se heurte à un mur d’esquives et de contres précis. Durán s’incline par décision unanime après 15 rounds d’une démonstration technique où il est surclassé.

L’abîme se creuse encore, quelques mois plus tard, le 4 septembre 1982 à Détroit. Durán affronte le fantasque Britannique Kirkland Laing, un boxeur talentueux mais réputé irrégulier, que tout le monde s’attend à voir balayé. Hors de forme et en manque cruel de rythme, Durán livre une prestation léthargique. Contre toute attente, Laing réalise le combat de sa vie et l’emporte par décision partagée (96-94, 94-96, 94-96). Cette défaite est alors perçue comme le point final de la carrière de Durán au plus haut niveau. « Dans le coin, on me répétait que je boxais comme le champion du monde des welters et que je faisais paraître Durán encore plus ridicule que ne l’avait fait Leonard. J’ai juste cru en mes chances », aurait confié Laing àson promoteur Mickey Duff qui rapporte cette citation dans l’ouvrage “Four Kings” de George Kimball.

Pourtant, après un sursaut héroïque contre Davey Moore en 1983, Durán subit le revers le plus violent de toute son existence le 15 juin 1984. À Las Vegas, il défie le redoutable puncheur Thomas « Hitman » Hearns pour la couronne WBC des super-welters. La différence de taille, d’allonge et de puissance est abyssale. Dès la première reprise, Durán est envoyé deux fois au tapis. Au deuxième round, une droite foudroyante de Hearns éteint instantanément les lumières : le Panaméen s’écrouler face contre terre, KO.

Combat de l’année

Après cette défaite et ses conséquences sur son image, Durán aurait pu sombrer. Au lieu de cela, il entame une reconstruction héroïque. Le 16 juin 1983 (le jour exact de ses 32 ans), il détruit le jeune champion WBA des super-welters Davey Moore dans un Madison Square Garden en transe. La rédemption est en marche. Quelques mois plus tard, il pousse le redoutable Marvin Hagler dans ses derniers retranchements, ne s’inclinant qu’aux points après 15 rounds héroïques chez les poids moyens. « Les gens disaient qu’il était fini après l’épisode du “No Mas”. Mais ce type est un vrai guerrier. Il m’a donné l’un des combats les plus durs de ma vie. J’ai un respect immense pour lui », avouera le Marvelous après leur combat de novembre 1983.

J’ai affronté des monstres, des gars beaucoup plus jeunes et plus grands que moi. Mais mon cœur était plus grand que le leur. C’est pour ça que je suis resté champion si longtemps

Le point d’orgue de cette seconde carrière survient le 24 février 1989. À 37 ans, alors que tout le monde le croit fini, Durán affronte le puncheur Iran Barkley, à Atlantic City, pour le titre WBC des poids moyens. Dans un combat élu « Combat de l’année », le vieux lion panaméen fait parler son expérience, envoie Barkley au tapis au 11e round et l’emporte aux points. Un exploit retentissant qui achève de le faire entrer au Panthéon des immortels. En décembre 1989, il affronte pour la troisième fois Sugar Ray Leonard, titre mondial des poids super moyens en jeu. Et s’incline pour la seconde fois aux points face au prodige du Maryland au terme d’un combat sans grand relief.

Poussé par son amour viscéral du ring, il continuera à boxer jusqu’à l’âge de 50 ans, croisant le fer avec de grands noms (Vinny Pazienza, Jorge Castro, William Joppy…). Le 14 juillet 2001, il monte une ultime fois sur le ring pour une revanche attendue face à Hector Camacho. Malgré son demi-siècle, le vieux lion fait preuve d’une fierté immense et va au bout des 12 rounds avant de s’incliner aux points. Quelques mois plus tard, un grave accident de voiture en Argentine le contraindra à raccrocher définitivement les gants, figeant son palmarès légendaire à 103 victoires (dont 70 par KO) pour 16 défaites. « J’ai affronté des monstres, des gars beaucoup plus jeunes et plus grands que moi. Mais mon cœur était plus grand que le leur. C’est pour ça que je suis resté champion si longtemps », estime la légende de Panama. The Sporting News l’a reconnu comme le Boxeur de la Décennie pour les années 1970. En 2002, Ring Magazine le vote cinquième plus grand boxeur des quatre-vingts dernières années, tandis que l’historien Bert Sugar le classe huitième de tous les temps.

Des tripes et du cœur

Si Roberto Durán suscite encore aujourd’hui – à 75 ans – une telle ferveur, c’est parce que sa personnalité est tout simplement fascinante. Sur le ring, il affichait un regard de tueur : des yeux noirs injectés d’une rage froide qui terrifiaient ses adversaires avant même le premier coup de gong. Mais en dehors, Durán était un homme d’une générosité sans limite, parfois jusqu’à la naïveté. On raconte qu’après ses bourses millionnaires, il retournait à El Chorrillo les poches pleines de billets pour les distribuer aux pauvres, payant des traitements médicaux, des loyers ou des repas pour des familles entières. Il a gagné des fortunes, et en a dilapidé une grande partie par amour des siens et de la fête. « Tout l’argent que j’ai gagné, je l’ai partagé avec mon peuple. Je ne regrette rien. Qu’est-ce que j’allais faire de millions de dollars si mes amis et mes voisins mouraient de faim ? », avait lancé le champion dans une interview accordée à la télévision panaméenne RPC Deportes, réitérée dans ses mémoires « I Am Durán » (2016).

Qu’est-ce que j’allais faire de millions de dollars si mes amis et mes voisins mouraient de faim ?

Bon vivant, amateur de salsa (il a lui-même chanté et joué dans des orchestres), rieur, excessif, il n’a jamais cherché à lisser son image pour plaire aux sponsors ou aux institutions. Il est resté le gamin de la rue, authentique, entier, avec ses failles béantes et ses rêves de gloire. Aujourd’hui, à 75 ans, Roberto Durán porte sur son visage les stigmates de ses innombrables batailles, mais son sourire et sa gouaille sont restés intacts. Il demeure l’ambassadeur suprême du Panama, un symbole d’unité nationale et une source d’inspiration pour tous les boxeurs qui franchissent les cordes avec la faim au ventre. Pour Le Ring et la Plume, honorer ce combattant au grand cœur, c’est célébrer une époque où la boxe s’écrivait avec des tripes, du cœur et une poésie sauvage. ¡ Feliz cumpleaños, Leyenda !

Nasser Negrouche

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